Faut-il craindre la suppression de l’abattement fiscal de 10 sur les retraités ?

L’abattement fiscal de 10 % sur les pensions de retraite a fait l’objet de plusieurs tentatives de suppression depuis fin 2024. Le sujet revient à chaque discussion budgétaire, alimente les craintes des retraités imposables, et soulève des questions sur l’équité fiscale entre actifs et retraités. Voici ce que les textes, les projections et les avis institutionnels permettent de comprendre sur cette mesure et son avenir.

Abattement fiscal de 10 % sur les retraites : un dispositif contesté par les finances publiques

L’abattement de 10 % appliqué aux pensions et retraites fonctionne comme une déduction automatique sur le revenu imposable. Lors de la déclaration de revenus, le fisc réduit d’office de 10 % le montant des pensions déclarées avant de calculer l’impôt. Ce mécanisme reproduit, pour les retraités, la logique de l’abattement pour frais professionnels dont bénéficient les salariés.

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C’est précisément cette logique qui pose problème. Les retraités ne supportent plus de frais professionnels liés à une activité. Le Conseil d’État, dans son avis sur le projet de loi de finances pour 2026, a d’ailleurs souligné que cet abattement jouait moins un rôle de remboursement de frais qu’un correctif général de progressivité. Le dispositif est devenu, au fil du temps, un avantage fiscal structurel pour les ménages retraités, sans lien direct avec des dépenses réelles.

En janvier 2025, le président du Conseil d’orientation des retraites (COR) a relancé le débat en suggérant publiquement la suppression de cet abattement. Selon la Cour des comptes, cette suppression représenterait une hausse de l’impôt sur le revenu des retraités de 4,5 milliards d’euros.

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Retraité senior consultant un tableur sur ordinateur portable dans un bureau à domicile, face aux implications fiscales de la suppression de l'abattement sur les pensions

Budget 2026 et forfait de 2 000 euros : ce qui a été proposé au Sénat

Le gouvernement n’a pas retenu la suppression sèche de l’abattement proportionnel. La piste privilégiée dans les débats budgétaires a été le remplacement de l’abattement de 10 % par un forfait fixe. Au Sénat, un montant de 2 000 euros a été évoqué comme base de substitution.

La différence entre les deux mécanismes est structurante. Un abattement proportionnel avantage mécaniquement les pensions élevées : plus la pension est haute, plus la réduction d’impôt est importante. Un forfait fixe de 2 000 euros, lui, profite davantage aux petites pensions et réduit l’avantage pour les revenus supérieurs.

Qui perdrait, qui y gagnerait avec un forfait fixe

Trois profils se distinguent dans les simulations disponibles :

  • Les retraités aux petites pensions, dont 10 % du montant représentent moins de 2 000 euros, verraient leur situation inchangée, voire légèrement améliorée par le forfait.
  • Les retraités aux pensions moyennes, pour lesquels 10 % se situe autour de 2 000 euros, subiraient un impact limité, de l’ordre de quelques dizaines d’euros par an.
  • Les retraités dont les pensions dépassent significativement 20 000 euros annuels perdraient une part notable de l’avantage fiscal, avec un surplus d’impôt croissant à mesure que la pension augmente.

Le passage au forfait ciblerait donc les ménages retraités les plus aisés, tout en préservant ceux qui perçoivent des pensions modestes.

Revenu fiscal de référence : l’effet domino que les simulations ne montrent pas

Le débat se concentre souvent sur le montant d’impôt supplémentaire. C’est une erreur de cadrage. L’impact le plus redouté par les associations de retraités concerne le revenu fiscal de référence (RFR).

Une étude de l’OFCE publiée en janvier 2025 a mis en lumière ce mécanisme. La suppression de l’abattement de 10 %, même compensée par un forfait de 2 000 euros, augmenterait mécaniquement le revenu fiscal de référence de nombreux retraités. Ce RFR sert de seuil pour de nombreux dispositifs sociaux et fiscaux.

Concrètement, plusieurs centaines de milliers de ménages pourraient basculer au-dessus de seuils qui conditionnent :

  • Le taux de CSG applicable (passage du taux réduit au taux normal)
  • L’exonération ou le dégrèvement de taxe foncière sur la résidence principale
  • Le calcul des aides au logement (APL) et de certaines aides sociales locales

L’effet sur le pouvoir d’achat dépasserait largement le seul surplus d’impôt sur le revenu. Un retraité qui franchit un seuil de CSG perd plusieurs centaines d’euros par an, en plus de l’éventuelle hausse d’impôt. L’OFCE a pointé cet effet cascade comme le risque principal de la réforme.

Conseillère financière expliquant l'impact de la suppression de l'abattement fiscal de 10% à un couple de retraités lors d'une consultation professionnelle

Le COR estime que la suppression ne résoudrait pas le déficit des retraites

L’argument budgétaire est le premier avancé par les partisans de la suppression. Les 4,5 milliards d’euros de recettes supplémentaires combleraient une partie du déficit du système de retraites. Le COR a toutefois relativisé cet argument dans son rapport annuel de juin 2025.

Selon ses projections, la suppression de l’abattement ne serait « pas structurante » pour le retour à l’équilibre du système. L’essentiel du déficit projeté est lié à la masse salariale et à la démographie des cotisants, pas à un manque de recettes fiscales sur les pensions. Autrement dit, même en supprimant l’abattement, le déficit structurel persisterait.

Le Conseil d’État a ajouté une réserve juridique. Son avis sur le PLF 2026 met en garde contre un risque de rupture d’égalité entre contribuables si la suppression ne s’accompagne pas d’un réexamen global de la fiscalité des revenus d’activité et de remplacement. Supprimer l’abattement des retraités sans toucher à celui des salariés poserait un problème constitutionnel potentiel.

Abattement fiscal des retraités en 2026 : maintien confirmé, incertitude persistante

À ce stade, l’abattement de 10 % sur les pensions de retraite est maintenu pour la déclaration de revenus 2026. Le gouvernement a renoncé à inscrire sa suppression ou sa transformation dans le budget voté. Les retraités conservent donc le mécanisme actuel pour leurs revenus 2025 déclarés en 2026.

Cette issue ne clôt pas le débat. La mesure reste une variable d’ajustement budgétaire identifiée par la Cour des comptes, le COR et plusieurs parlementaires. Chaque nouveau projet de loi de finances pourrait la remettre sur la table, d’autant que la contrainte budgétaire ne faiblit pas.

Pour les retraités imposables, la vigilance porte moins sur l’abattement lui-même que sur les effets indirects d’un éventuel changement de calcul. Le passage à un forfait fixe, s’il était adopté un jour, modifierait le revenu fiscal de référence et entraînerait des pertes en cascade sur la CSG, la taxe foncière et les aides sociales. Le surplus d’impôt direct ne représenterait qu’une fraction du coût réel pour les ménages concernés.